Le créationniste devenu paléontologue

Face au créationnisme, le milieu scientifique oscille entre amusement et crainte véritable. Dans son numéro du 22 Février, Science raconte le parcours fascinant de Stephen Godfrey et montre pourquoi la science seule est relativement desarmée.

Stephen Godfrey est né dans une famille chrétienne fondamentaliste au Québec. Enfant, fasciné par les squelettes, il collecte des restes d’animaux pour les étudier. Ses parents l’encouragent dans ses recherches, confiant dans la solidité de leurs arguments religieux face à certaines théories scientifiques. Choqué un soir par le discours d’un instituteur qui prétend que l’homme descend du singe, il en parle à ses parents, qui le rassurent sur la véracité de la genèse et lui affirment que si l’homme descendait du singe, les singes devraient se transformer en hommes au cours du temps, ce que personne n’a jamais vu.

C’est tout naturellement que Godfrey se lance dans des études de biologie. Ses convictions créationnistes se heurtent bien vite à l’enseignement universitaire : il est alors persuadé de l’existence d’un vaste complot des scientifiques pour promouvoir l’évolution. Mais cela n’a aucune conséquence sur ses études, comme il l’explique lui-même :

“You can learn facts, and you can do really well on exams and not believe”

Pourtant le doute s’installe. Avant le péché originel, les animaux étaient sensés vivre éternellement. Comment expliquer alors non seulement l’existence des carnivores, mais leur parfaite adaptation à leur régime alimentaire ? A quoi servaient les toiles d’araignées ? Les dents acérées des requins ?

Godfrey commence alors une thèse à l’université McGill. Dans un premier temps, il étudie des fossiles en laboratoire. Mais les fossiles ont très bien pu se former à la suite du déluge, ce qui ne heurtait guère ses convictions.

Ce sont les fouilles de terrain qui ébranlent les convictions de Godfrey. Il trouve de nombreuses empreintes d’animaux terrestres. Comment de telles empreintes ont-elles pu se former sur une Terre entièrement recouverte d’eau ? Lorsqu’il découvre des fossiles d’animaux issus d’environnement très différents mais déposés dans des strates superposées au même endroit, ce qui semble difficilement réconciliable avec l’idée dépot unique au moment du Déluge, les convictions de Godfrey s’effondrent.

Commence alors un chemin de croix déchirant pour Godfrey. Evoluant depuis la plus tendre enfance dans un milieu créationniste, allant à la messe deux fois tous les dimanches avec toute sa famille, comment assumer ses convictions sans choquer ou renier son entourage ? Comment en parler à d’autres scientifiques, qui ont tendance à considérer les créationnistes commes des fous furieux ou des imbéciles ?

Ses parents refusent d’en discuter, pensent que c’est “tout ou rien”, que rejeter la Genèse, c’est rejeter l’existence même de Dieu et que l’enfer lui est promis [1]. Concilier son éducation religieuse et la science est un déchirement permanent :

Trying to articulate where his religious beliefs stand now, Godfrey’s eyes fill with tears. “It’s been so long, a lifelong struggle, to sort out,” he says. He has flirted with atheism but found it too depressing. Several years ago, he stopped attending church for a year before returning. He believes in God today, he says, but tomorrow may be different.

Et que dire des relations avec son épouse rencontrée à quinze ans dans un autre groupe religieux ? Comment gérer l’éducation de ses enfants, quand ceux-ci participent à des groupes de travail sur le créationnisme ? Godfrey défend ses positions, n’hésite pas à attaquer les formateurs créationnistes, y compris devant ses enfants, ce qui n’est pas sans poser problèmes.

Ce qui frappe dans cet article, c’est la dimension sociale du problème. Si vous êtes nés, élevés dans un milieu créationniste, votre raison peut-elle vraiment l’emporter sur votre coeur ? Bien sûr, si vous êtes scientifique, c’est votre devoir, et il vous faudra assumer comme Godfrey. Mais si vous ne l’êtes pas ? Pourquoi changer d’opinion ? Face à son entourage, Godfrey doit se justifier et se battre en permanence, et ne peut compter sur le soutien d’autres scientifiques qui ne s’impliquent pas dans ses débats :

“I continue to think that scientists have made a serious mistake in not engaging the issue,” agrees entomologist Susan Fisher of Ohio State University in Columbus. Fisher, always an evolutionist, was shocked to learn that more than half the students in her 700-person introductory biology class identified themselves as creationists. Last year, she received funding from the John Templeton Foundation to bring in scholars, most of them Christians who reject creationism, to speak to the students. “We need to figure out among students changing their minds, what does that?” says Jason Wiles, who studies evolution education at McGill and Syracuse University in New York state and was himself once a creationist.

Il est très intéressant de lire cet article en tant que scientifique. On se pose rarement la question de savoir pourquoi les créationnistes le sont. Le milieu scientifique a effectivement tendance à balayer la question d’un revers de la main, pensant que les créationnistes sont des imbéciles ou des ignorants, voire des hypocrites. Mais en lisant ce portrait, on réalise que le créationnisme fait d’abord et avant tout partie d’une norme sociale : il marche avec une certaine conception de la famille, des valeurs, de la religion, profondément ancrée par l’éducation. Accepter la théorie de l’évolution, ce n’est pas simplement changer d’idée, c’est rejeter une norme. Certains créationnistes repentis affirment même dans l’article que ce serait équivalent pour ce milieu à être gai. D’où des souffrances énormes pour les “repentis”. On comprend mieux pourquoi les créationnistes affirment que la théorie de l’évolution pervertit la morale, pour eux, c’est littéralement vrai. Cela ne rend pas le créationnisme plus justifiable mais montre bien pourquoi il n’est pas si facile à combattre.

[1] Rappelons que Darwin lui-même rencontra les mêmes difficultés, et que sa femme se mortifiait de penser qu’elle irait au Paradis tandis que lui croupirait en Enfer du fait de son hérésie.

4 Responses to “Le créationniste devenu paléontologue”

  1. all Says:

    L’honnêteté et la rigueur scientifique ne sont pas incompatibles avec la foi, mais avec certains dogmes, ceux qui proviennent de la Lettre et non de l’Esprit. L’abbé Lemaitre, inventeur de la théorie du Big Bang, s’est toujours opposé à un Pie XII enthousiaste qui voulait y voir la confirmation du Fiat Lux des écritures.
    En corolaire il faut veiller à ce que les théories scientifiques ne deviennent pas elles-mêmes des dogmes, excluant les hérétiques en élargissant le nombre de paramètres et en modifiant les constantes à chaque nouvelle découverte.

  2. Nox Says:

    Il serait intéressant de connaître le chemin de vie réciproque : un biologiste élevé par une famille athée et qui, pour justement je ne sais quelle raison, se serait tourné vers le créationnisme.

    Ce qui m’intéresse d’autant plus, c’est de connaître l’interprétation de ce texte en fonction de la foi.
    Un athée, comme moi, pourrait penser que la Science offre des preuves que la seule spiritualité ne peut apporter, et que devant ces preuves on peut remettre en question une partie de ses croyances.
    Mais un tenant ne pourrait-il pas interpréter comme suit : la religion ouvre l’esprit, même à la Science (et surtout à elle), mais cette Science actuelle est tellement dogmatique (peut-être prétentieuse aussi ?) qu’elle conditionne – au travers d’apprentissages universitaires enclavés – l’étudiant pendant tout son cursus !

    La joie de l’exégèse… Ou une partie de réalité, mais j’en doute pour ma part.

  3. vf Says:

    l’aspect social est éminemment important et intéressant. Les créationnistes et les “darwiniens” ne sont pas à mettre sur le même plan, scientifiquement (puisque les uns sont des scientifiques, et pas les autres), mais sur ce plan là, les effets de champ social-familial sont les mêmes. A sa façon, votre commentaire montre aussi jusqu’où peut aller la tension intérieure d’une personne qui serait accrochée à des idées fausses, mais “scientifiquement” fondées, s’il est infiniment respectueux de sa famille de pensée.

    Les effets de “champ”, dans les domaines scientifiques, sont bien plus graves qu’on ne le pense en général

  4. Guillaume Says:

    En effet l’aspect moral, de “bonnes mœurs” des créationnistes (toute confession religieuse confondue) est un élément important à prendre en compte dans la psychologie de ses partisans. Nous ne sommes plus dans un simple débat d’idée, mais clairement dans un conflit moral. Critiquer le dogmatisme créationniste devient un acte de mauvaise foi, un “pêché”. Pas étonnant que beaucoup de créationnistes repentis subissent un tel déchirement : rejeter leur dogme équivaut à violer une certaine morale religieuse inculquée souvent depuis la petite enfance, cela empiète bien au-delà de la “simple” réflexion évolutionniste à leurs yeux. Mais alors cela ne complique-t-il pas toute tentative de dialogue avec un créationniste, en portant – bien involontairement – forcément le débat au-delà de son cadre scientifique ?

    Un billet particulièrement bon à garder en tête lors de discussions avec des créationnistes en tout cas ! Et merci pour avoir inauguré mon blog :)


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