Un cygne noir de pétrole

Le New York Times -dans un article au titre inspiré de “Spillonomics”- trace un parallèle intéressant entre la crise financière récente et la marée noire du Golfe du Mexique.

Toutes deux sont caractéristiques de notre incapacité à imaginer, anticiper, prévenir les événements extrêmement rares et extrêmement néfastes. Xochipilli dans son dernier billet (à lire pour comprendre la suite) revient sur ces événements qu’on appelle les cygnes noirs. Taleb dans son livre éponyme (chroniqué ici-même) appelle le royaume où les catastrophes imprévisibles finissent par arriver l’Extemistan, par opposition au Mediocristan, où les lois naturelles se passent gentillement en fluctuant aléatoirement autour d’une moyenne.

Le problème manifeste, c’est que nous sommes câblés pour vivre dans le royaume du Mediocristan. Je ne me livrerai pas à une interprétation évolutive de cette façon de penser, mais force est de constater que dans notre environnement, la plupart du temps, effectivement, les choses ont l’air de se passer comme en Mediocristan – qu’il s’agisse des cours de la bourse ou de la probabilité d’une catastrophe industrielle-, ce qui explique que les modèles mathématiques simples permettent de comprendre et gérer les affaires courantes (notamment dans la finance). Mais quand l’Extremistan reprend ses droits, lorsque survient un événement grave à probabilité nulle dans le Mediocristan, tout s’écroule, les modèles deviennent inutiles, voire néfastes puisqu’en sous-estimant la probabilité de la catastrophe, elles ne permettent pas de la prévenir ou de lutter efficacement contre elle.

Il y a cependant une nécessité économique et politique à comprendre l’Extremistan : on voit les gros ennuis de BP d’abord, des Etats-Unis ensuite en ce qui concerne la marée noire par exemple. Autre problème : comme le souligne l’article du NY Times, notre perception est d’autant plus modifiée que lorsque survient un événement très rare caractéristique de l’Extremistan, nous changeons notre vision de l’événement sur un mode Mediocristan et tendons en conséquence à cette fois surestimer – pour un temps en tous cas – la probabilité de la catastrophe. On peut citer par exemple les changements de comportement suite aux attentats du 11 Septembre, qui ont rendu concrète, imaginable et donc apparemment beaucoup plus probable la menace terroriste. Pendant quelques mois, les voyageurs ont pensé en Mediocristan et ont surestimé la probabilité d’un nouvel attentat terroriste. Par peur de nouvelles attaques, ils ont pris davantage le volant au détriment de l’avion, ce qui s’est traduit par … une surmortalité sur la route (voir quatrième onglet de cet article de Times Magazine sur le sujet).

Il n’y a probablement pas de réponse simple à ce problème d’évaluation de probabilité. Peut-être un jour sortira-t-il des modèles mathématiques pour la finance moins “gaussiens” et plus “fractaux” permettant de vraiment estimer correctement les probabilités des crises financières (et certains comme Bouchaud ont déjà proposé quelques pistes). En ce qui concerne les crises écologiques et industrielles, une réponse politique à l’Extremistan existe en fait déjà : il s’agit du principe de précaution, qui, quoique certainement imparfait, a au moins le mérite de prendre en compte une réalité inconnue de notre mode de pensée Mediocristan, à savoir l’existence d’une catastrophe absolue et irréversible pas si improbable que ça. A ce titre, le principe de précaution, en actant à la fois l’incertitude scientifique et l’Extremistan, me semble plus scientifiquement raisonnable que certains scientifiques prompts à dégainer les accusations d’obscurantisme face à des interrogations écologiques. Certains comme Jacques Testart (dans l’Oeuf transparent) et surtout le philosophe Jean-Pierre Dupuy (dans Pour un catastrophisme éclairé) vont même beaucoup plus loin : la seule façon de gérer l’Extremistan est en fait de considérer que la catastrophe est in fine certaine – ce qui permet de peut-être prendre les mesures pour l’empêcher.

En attendant, la principale difficulté est peut-être de trier ce qui relève de l’Extremistan de ce qui rélève du Mediocristan. Qu’on songe aux problèmes du changement climatique, de la culture d’OGM, du cours de l’Euro, de la croissance de la dette publique ou des problèmes des retraites. Et mon préjugé sur le sujet, c’est que la plupart de ces systèmes non linéaires très complexes sentent à plein nez l’Extremistan. Comme nous les gérons comme en Mediocristan, en manquant complètement d’imagination face à la catastrophe possible, on risque d’avoir quelques très mauvaises surprises dans le futur.

9 Responses to “Un cygne noir de pétrole”

  1. all Says:

    Et encore s’agit-il pour BP et la crise financière de l’inconnu connu (c.-à-d. que la catastrophe est imprédictible mais compréhensible). Qu’en sera-t-il lorsque l’évènement sera de l’inconnu inconnu…

  2. Tweets that mention Un cygne noir de pétrole — tomroud.com -- Topsy.com Says:

    [...] This post was mentioned on Twitter by Antoine Blanchard and Bibliothèques UBO, Tom Roud. Tom Roud said: Auto RT [blog] Un cygne noir de pétrole : marée noire, extremistan et principe de précaution http://bit.ly/cOjASk [...]

  3. Tom Roud Says:

    Oui et non : j’ai le sentiment qu’on arrive à comprendre les choses uniquement a posteriori. Avant la catastrophe, si tu viens en la prédisant, on te dirait plutôt, je pense, que tu es un incompétent qui n’a rien compris, que ce que tu dis est tout simplement impossible, etc…

    Tiens ça me rappelle cette tirade de Rumsfeld qui a fait beaucoup rire, mais qui n’est pas du tout ridicule en fait :

    Reports that say that something hasn’t happened are always interesting to me, because as we know, there are known knowns; there are things we know we know. We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know. But there are also unknown unknowns — the ones we don’t know we don’t know.

  4. HollyDays Says:

    Je préfère de loin cette citation de Mark Twain : «It’s not what we don’t know that makes us into trouble. It’s what we know for sure that just ain’t so.»

  5. HollyDays Says:

    Si on n’arrive à comprendre les choses qu’a posteriori, c’est souvent parce que nos représentations mentales sont incorrectes. C’est-à-dire qu’elles ne correspondent pas à la réalité qu’elles sont censées modéliser (ou “qu’elles sont censées représenter”, si vous préférez).

    Si les gens acceptaient le fait d’une représentation mentale (chose que nous faisons tous) est une forme de modèle qui est informelle, et que, comme n’importe quel autre modèle, un modèle mental ne peut être vérifié qu’à condition d’être formalisé, puis confronté à la réalité modélisée (ainsi qu’à d’autres modèles concurrents ; ces conditions sont nécessaires mais pas suffisantes), alors les modèles invalides comme ceux qu’évoque Tom Roud seraient peut-être un peu moins répandus autour de nous. Mais non : on préfère être sûr de soi, sans formaliser ce qu’on croit (pour, par exemple, détecter les incohérences au sein de notre représentation), ni le confronter à la réalité.

    Si un quidam est capable de prédire une catastrophe avec justesse, mais qu’on lui répond qu’il est incompétent et qu’il ne comprend rien, c’est précisément parce que dans notre culture, il n’est pas d’usage de confronter les représentations mentales qu’on se fait de la réalité (à part chez les quelques uns à qui on a appris à construire des modèles formels, et qui savent que la confrontation des modèles est une étape indispensable dans le processus de modélisation.)

    A propos de catastrophe, de prédiction et d’auteurs traités de fous ou d’incompétents, avez-vous regardé du côté du rapport du Club de Rome ? (http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html ). Son histoire illustre parfaitement ce que je disais précédemment.

    (Je précise que ce rapport, qui date de 1972, c’est-à-dire avant la fin des Trente Glorieuses, prédisait, si l’économie mondiale persistait dans une trajectoire de type “business as usual”, une fin de la croissance économique, suivie d’un effondrement des structures politiques et sociales et d’une réduction de la population mondiale par famine ou maladie, quelque part durant le 21ème siècle. En 2008, un chercheur australien a voulu confronter les résultats de ce rapport à des données économiques et démographiques mondiales sur la période 1970-2000, et il a conclu à un très bon accord entre les projections du rapport et ces données pour la période considérée. Le rapport du Club de Rome est pourtant régulièrement dénigré, et presque toujours avec des arguments fallacieux, du genre il aurait prédit la fin du pétrole (voire la fin du monde !) avant l’an 2000… ce qui n’est pas arrivé, évidemment, ce qui serait une preuve du fait que ce rapport raconte n’importe quoi de son début à sa fin.)

  6. Nicolas Says:

    Dans le thème du festival de citation sur la nécessité que l’humain a de se tourner vers la passé pour construire ses connaissances :
    “Rien ne devient jamais réel tant qu’on ne l’a pas vraiment ressenti” Kitts

    Merci de ce billet qui apporte une intéressante grille de lecture.
    Prévoir l’imprévisible est de plus en plus demandé dans certaine profesion (police, éducation, santé et surement d’autres). En fait ce n’est pas vraiment prévoir l’imprévisible mais avoir constament un pouvoir adaptatif assez large pour répondre aux imprévus.

  7. Tom Roud Says:

    Je suis tout a fait d’accord sur le fait que les gens ne comprennent pas qu’une représentation mentale est un modèle. Par exemple, je ne peux pas m’empêcher de bouillir de rage tout rouge quand on me dit que les expérimentateurs en biologie, eux, ne font pas de modèles ! Parce que comme tu dis très bien, nier qu’on fait un modèle fait qu’on n’accepte pas de le confronter totalement à la réalité, ce qui peut créer des gros problèmes en science.

    Je n’ai jamais compris les critiques contre le modèle du Club de Rome sur le mode “rien ne s’est encore passé donc ils ont tort”. Dire un truc pareil est un signe d’incompétence scientifique totale.

  8. Xochipilli Says:

    C’est drôle cette histoire de cygne noir qui revient de plus en plus souvent. Elle me laisse un peu perplexe quand même:
    D’une part j’ai l’impression quand même que ce catastrophisme ambiant est surtout un biais de perception. C’est vrai que la mondialisation rend les effets des catastrophes plus spectaculaires, mais sont-elles vraiment plus importantes ou plus fréquentes qu’avant?

    D’autre part, je suis surtout frappé par le parallèle entre ce catastrophisme et une intolérance croissante au moindre risque, dont l’application à tort et à travers du principe de précaution est une bonne illustration.

    Du coup, faut-il chercher son salut dans des modèles de prévision encore plus compliqués? J’ai des doutes: on n’apaisera pas nos angoisses avec des probabilités. Et s’il fallait tout simplement réapprendre un peu d’abnégation?

    PS. Je viens de découvrir à cette occasion ton compte rendu du Cygne Noir de Taleb et suis bien d’accord avec ton dubitatisme…

  9. Tom Roud Says:

    Je crois surtout que ce qui a changé, c’est l’impact des catastrophes, particulièrement en ce qui concerne notre impact sur la nature. Je ne pense pas que tu puisses dire qu’une marée noire telle que celle qui a lieu actuellement est un simple biais de perception : avant l’âge industriel, il n’y avait pas de marée noire, il n’y avait pas de desastre écologique de telle ampleur en aussi peu de temps.
    Du coup, je comprends ce que tu appelles une certaine intolérance au risque aussi… Mais je ne sais pas ce qu’il faut faire.


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