Stem Cell reloaded

Retournement de situation dans la recherche sur les cellules souches aux Etats-Unis : le juge fédéral Royce C. Lamberth vient de rendre une décision de justice annulant un décret d’Obama autorisant le financement public de la recherche sur certaines cellules souches. Et le casse-tête continue …

Un petit historique s’impose tout d’abord. Le 9 Août 2001, Georges W Bush, alors Président des Etats-Unis, prononce un discours (disséqué par mes soins dans ce billet) encadrant fermement la recherche sur les cellules souches. On peut résumer le discours de Bush de la façon suivante : l’extraction de cellules souches embryonnaires nécessite la destruction d’embryons. Ce qui ne sied guère à Bush, chrétien convaincu. A défaut de pouvoir interdire purement et simplement la destruction d’embryons, Bush prend la décision suivante : il sera interdit de détruire des embryons pour toute recherche financée directement ou indirectement par de l’argent public (fédéral).

L’impact d’une telle décision est colossal : la majeure partie du budget de nombreux labos provient en effet de fonds fédéraux (directement ou indirectement). Potentiellement, c’est l’arrêt de tout un pan de recherche financéee par des fonds publics, faute de pouvoir dériver de nouvelles cellules souches. Cependant, l’administration Bush autorise les recherches financées par l’état fédéral pour un type de cellules souches embryonnaires : celles dérivéees avant la décision du 9 Août 2001, dans la mesure où l’embryon a de facto déjà été détruit.

Pendant 8 ans, les chercheurs doivent gérer cette situation tant bien que mal. Certains décident de tenir deux labos en parallèle : l’un financé sur des fonds fédéraux, utilisant les lignées dérivéees avant le 9 Août 2001 autorisées par Bush, l’autre financé par des fonds privés, autorisé par conséquent à dériver des nouvelles lignées et à faire de recherche dessus.  On le devine, la situation n’était pas simple.

Fin 2008, Obama est élu. Début Mars 2009, Obama signe un “executive order” levant l’interdiction formulée par Georges Bush. Champagne dans les labos, qui peuvent de nouveau se servir de fonds fédéraux sur la seule base de la science et sans avoir à faire de la traçabilité fine de tout le financement. Cependant,  l’executive order d’Obama n’abolissait pas complètement la décision prise par Bush. A savoir il était toujours interdit de détruire des embryons sur fonds fédéraux. Mais l’ordre d’Obama autorisait les fonds fédéraux à financer les recherches à partir du moment où les cellules souches avaient été dérivées sur fonds privés avec consentement du donneur. On imagine donc la technique pour avoir de nouvelles cellules souches embryonnaires sous Obama :

  • on obtient d’abord le consentement du donneur
  • on extrait les cellules souches d’un embryon sur fonds privés
  • on peut ensuite faire de la recherche sur ces cellules sur fonds fédéraux

On reconnaît bien là une législation toute obamesque dans sa façon de marcher sur une ligne de crète très consensuelle.

Ordoncques, le juge Lamberth balaie maintenant cette fine distinction que faisait l’administration Obama entre destruction d’embryons (interdite sur les fonds publics) et utilisation de cellules souches issue de cette destruction (autorisée de nouveau par Obama).

If one step or ‘piece of research’ of an E.S.C. research project results in the destruction of an embryo, the entire project is precluded from receiving federal funding,

Si un projet de recherche sur les cellules souches nécessite la destruction d’un embryon, le projet entier ne doit pas recevoir de financement fédéral

Bref, Lamberth étend l’interdiction de financement fédéraux non seulement à la destruction des embryons, mais encore à l’utilisation faite des cellules souches issues des destructions. On comprend bien le côté “moral” de la décision dans la mesure où l’ordre d’Obama offrait les moyens légaux de détourner l’intention de Bush.

Si les choses en restent là, l’impact de la décision risque d’être dévastateur : formellement, il me semble que la décision du juge Lamberth devrait aussi s’appliquer aux lignées de cellules souches autorisées même sous Bush (puisqu’elles sont aussi issues de la destruction d’embryons). Bref, si cette nouvelle jurisprudence s’applique, c’est toute la recherche sur les cellules souches embryonnaires qui devrait être maintenant financée sur fond privé. On peut prévoir des réactions massives dans les labos …

Trois points plus ou moins provocateurs pour finir :

  • Ironiquement, Lamberth a été nommé par Ronald Reagan, dont l’épouse, Nancy, s’était réjouie publiquement de la décision d’Obama -rappelons que Reagan est décédé des suites de la maladie d’Alzheimer
  • je garde en mémoire le problème de la “rentabilité” de la science, et il n’est pas clair pour moi que la recherche sur les applications médicales des cellules souches ne devrait pas en fait être majoritairement financée sur des fonds privés, dans la mesure où il y a très clairement un marché. Dit autrement : le médical relève-t-il de la recherche fondamentale ? Lorsque le public finance ces recherches (au détriment, par exemple, des recherches en embryologie), est-il vraiment dans son rôle ? Cela me frappe d’autant plus dans le domaine des cellules souches où il me semble qu’on est clairement à une étape de mise au point de “recettes” pour dériver/reprogrammer/soigner pour appliquer directement, bref, c’est l’idéee que je me fais de la R&D.
  • conmpte-tenu du flou artistique judiciaire qui risque de s’ensuivre, il n’est peut-être pas impossible qu’on assiste à terme à des délocalisations scientifiques. Le Chine et le Canada sont sûrement intéressés. (en France, on préfèrera investir dans ITER).


Ajout 31 Août :

N. Holzschuh signale dans le premier commentaire plus bas cet edito du New York Times qui donne plus d’information “historique”. L’origine de l’interdiction de destruction d’embryons sur fonds fédéraux est en fait un amendement de 1996, l’amendement Dickey-Wicker. La distinction entre destruction d’embryons et utilisation des cellules souches (issues de ces destructions) semble avoir été en réalité inventée par l’administration Clinton (qui lui même a l’esprit confus sur la question, cf sa gaffe mémorable sur CNN l’an dernier). Le NY Times affirme que Bush lui-même entérinait en fait cette distinction en autorisant la recherche sur certaines lignées de cellules souches (pas complètement faux à dire vrai).

7 Responses to “Stem Cell reloaded”

  1. N. Holzschuch Says:

    Tu as plus d’infos dans l’édito du NYT : http://www.nytimes.com/2010/08/25/opinion/25wed1.html?_r=1&partner=rss&emc=rss

    Bonne lecture.

  2. relativeguy Says:

    “Bref, si cette nouvelle jurisprudence s’applique, c’est toute la recherche sur les cellules souches embryonnaires qui devrait être maintenant financée sur fond privé”

    Oui enfin “toute la recherche”… aux USA.

  3. Francois Says:

    il y a depuis longtemps delocalisation de la recherche dans ce domaine…

    http://isites.harvard.edu/fs/docs/icb.topic632770.files/Stern.pdf

    par ailleurs j’avais l’impression que les cellules souches n’avaient pas vraiment decollé, ie cet axe de recherche n’a pas tenu ses promesses?

  4. Tom Roud Says:

    Oui, bien sûr, mais force est de constater aussi que les USA sont l’un des pays où le domaine est des plus actifs (même s’ils n’ont pas eu le génie japonais pour créer les cellules iPS)

  5. Tom Roud Says:

    La délocalisation risque de s’amplifier avec cette affaire, vu qu’il restera de grandes incertitudes législatives
    Sur le domaine lui-même, j’ai plusieurs critiques mais de “l’extérieur” :
    - il est à mon avis trop focalisé sur les applications alors qu’on ne comprend pas encore assez le fondamental
    - comme il y a des enjeux colossaux, il y a beaucoup de bullshit, voire carrément des affaires de fraude
    - il est trop “réductionniste”; par exemple, les chercheurs ont un peu trop tendance à confondre neurone et cerveau, autrement dit cellule et organe. De la même façon, quand par miracle une cellule reprogrammée colonise un organe et le répare, l’absence de fascination collective (focaliséee sur la reprogrammation elle-même) devant ce phénomène d’auto-organisation me surprend toujours
    - et surtout, point relié au précédent, on n’a pas encore bien compris il me semble les rapports ténus entre cellule souche et cancer. C’est une question loin d’être négligeable surtout dans le but thérapeutique.

    Bref, c’est un domaine hyper important mais qui ne va pas forcément dans la bonne direction. Je dirais d’ailleurs que la majeure partie de ces recherches actuelles devraient être financée par le privé, mais que le public devrait financer une recherche sur les cellules souches beaucoup plus focalisées sur ces points qui me semblent négligés (mais là encore c’est mon avis sans doute discutable).

  6. Tom Roud Says:

    Merci, je pense que je vais aussi updater le billet !

  7. Cellules souches embryonnaires aux EU: je t’aime, moi non plus » Article » OWNI, Digital Journalism Says:

    [...] Billet initialement publié sur Matières premières [...]


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