Sélection naturelle des alcooliques ?

Ma tweetline gazouille d’une nouvelle apparemment amusante : cet article de Times Magazine relate(rait) que les grands buveurs vivent plus longtemps que ceux qui ne boivent pas – le mieux pour l’espérance de vie étant de boire seulement un peu.

En fait, quand on regarde (un peu) dans le détail, les choses paraissent un peu plus complexes. L’étude a été faite en regardant les taux de mortalité d’hommes entre 55 et 65 ans en fonction de leur consommation d’alcool. Or, il me semble qu’il y a un biais relativement évident : pour disposer d’un échantillon de gros buveurs âgé d’au moins 55 ans, il faut de facto qu’ils aient survécu jusque 55 ans. Mais, si statistiquement les maladies et problèmes liés à l’alcool emportent certains patients plus fragiles avant l’âge de 55 ans, il est normal que le groupe “témoin” ait un taux de mortalité plus élevé.

Imaginons par exemple la situation suivante : considérons une sous-population ayant un risque naturel de rupture d’anévrisme, très amplifié par l’alcool consommé 55 ans. Un gros buveur de cette population serait alors quasiment à coup sûr emporté par un anévrisme jeune alors qu’une personne sobre parviendrait à l’âge de 55 ans. Résultat : la population de 100 gros buveurs à 55 ans est “écrémée” de ses personnes ayant un risque d’anévrisme, alors que la population sobre compterait plusieurs personnes “à risque”, naturellement davantage exposée au risque d’anévrisme et donc ayant un taux de mortalité plus élevé.

Autrement dit, en regardant la statistique de mortalité des gros buveurs après 55 ans, on regarde peut-être une population sur laquelle on a en quelque sorte “sélectionné” artificiellement une certaine résistance physique (ou autre) par rapport à une population normale. Cela ne veut pas du tout dire qu’il est bon de boire, cela veut dire que si vous buvez beaucoup et vivez vieux, l’alcool ne vous fait pas grand chose ou vous avez une bonne constitution. D’ailleurs, on peut presque argumenter que plus la substance est dangereuse, plus le fait de sélectionner de gros consommateurs va naturellement éliminer de la population les personnes les plus fragiles, et donc plus le taux de mortalité des survivants parmi les gros consommateurs de cette substance sera faible par rapport au taux de mortalité normal (ce qu’on voit donc pour l’alcool). Un constat qui me rappelle cette boutade de Jean-Paul Fitoussi dans un contexte totalement différent :

Il a été scientifiquement démontré que, dans un pays ultralibéral, où l’Etat ne s’occupe absolument pas de l’économie, le plein emploi est assuré pour les survivants.

La bonne façon de faire une comparaison et de montrer un effet bénéfique (ou nuisible), c’est plutôt de comparer deux populations à la naissance et de voir comment l’effectif de chacune d’entre elles évolue avec le temps. Comme je doute que les auteurs de l’étude dont parle Time Magazine aient accès aux taux de mortalités des alcooliques avant 55 ans, je conclurai tout à fait différemment de nombreux tweetos et m’en tiendrai à une consommation d’alcool très modérée, de peur de m’auto contre-sélectionner ;) .

[Bien sûr toutes ces considérations s'écrouleraient si les auteurs de l'article avaient bien contrôlé ce biais. Je n'ai pas accès à l'article, donc je n'en sais rien; cela dit je ne vois pas trop comment faire cela facilement, surtout que vu la méthodologie de l'article, le contrôle du biais me semble plus difficile que l'étude même. Une autre possibilité serait toutefois de commencer avec des populations à historique similaire, mais ça me paraît peu crédible ici.]

10 Responses to “Sélection naturelle des alcooliques ?”

  1. Francois Says:

    a mon avis la selection est plutot d’une autre nature (je ne crois pas que les alcooliques meurent avant 55 ans)

    - soit les gens qui ne boivent pas sont plus pauvres que ceux qui boivent un peu ?
    - soit la conso d’alcool est correlee avec des pratiques plus saines par ailleurs, on va dire faire du sport ou autre…

    evidemment ce type d’etudes essaye de controller pour ces effets mais en general les variables de controle sont mal mesurees, imprecises, et du coup il reste un effet…

  2. DavidL Says:

    La conjonction du sujet de ce billet et du “Once upon a time on tomroud.owni.fr” du jour (31/08/2007) sur le salaire des doctorants me rappelle ces divers papiers sur les corrélations entre consommation d’alcool et salaires. Par exemple

    Is moderate alcohol use related to wages? Evidence from four worksites
    Michael T. Frencha, b, and Gary A. Zarkinc
    Journal of Health Economics
    Volume 14, Issue 3, August 1995, Pages 319-344

    Les différentes études sur le sujet semblent toujours faire mention d’une courbe avec un optimum pour les buveurs modérés. Le grand problème ouvert étant de savoir si les très gros buveurs sont mieux ou moins bien lotis que les abstinents.

  3. Tweets that mention Sélection naturelle des alcooliques ? — tomroud.com -- Topsy.com Says:

    [...] This post was mentioned on Twitter by Bibliothèques UBO and Olivier Leguay, Arthur Charpentier. Arthur Charpentier said: Sélection naturelle des alcooliques ? http://bit.ly/92K7zV, RT @cafe_sciences [...]

  4. all Says:

    Tout ceux qui ne sont pas morts d’accidents de la circulation, d’accidents du travail, de rixes liés à l’alcool, et tout ceux qui n’ont pas décompensé en une maladie psychiatrique ou organique liée à l’alcool, ont plus de chance de vivre vieux avec des capacités intellectuelles diminuées et une cirrhose.
    Ceux-là pourront remercier Bacchus d’être encore en vie, les morts ne peuvent pas dire merci.

  5. Tom Roud Says:

    Comme le sous-entend all plus bas, je pense que les “morts” potentielles de l’alcool avant 55 ans sont plutôt des morts violentes, d’origine variées. Peut-être qu’elles sont en fait statistiquement insignifiantes. (quelqu’un a bien dû essayer de regarder ça, non ?). Mais disons que les réactions de ma tweetline (“allons boire une bière”) me paraissaient un peu en décalage avec le résultat réel de l’étude qui concerne des “senior”.

    Apparemment l’étude prétend effectivement corriger tous les biais, mais bon.

  6. Tom Roud Says:

    Voilà, c’est à peu près ça que je veux dire ;)

  7. Taupo Says:

    Petites réflexions à la volée:
    Ne pas confondre survie et sélection naturelle, surtout dans le cas où la survie dépasse l’âge de la reproduction (55 ans, on exclut déjà toutes les femmes). Montrer qu’un processus prolonge la vie, ne va jamais nous indiquer si celui-ci est sélectionné naturellement. Il faut montrer un lien entre ce processus biologique, et un processus d’hérédité. Sinon tu peux parler de sélection culturelle…

  8. Tom Roud Says:

    Oui, c’est vrai j’ai utilisé le terme sélection naturelle au premier degré, pas dans le sens darwinien (i.e. les survivants sont “naturellement” sélectionnés pour arriver à  l’âge de 55 ans). Il n’ y a évidemment rien de darwinien là -dedans, il n’y a pas de reproduction, est-ce si ambigu que cela dans ce contexte ?
    [On pourrait encore me reprocher ce petit jeu de mots, tiens ;) ]

  9. Taupo Says:

    Moi j’avoue prendre d’emblée le terme de sélection naturelle comme un processus générationnel. Dans le robert ou sur wikipedia, tu trouves cette définition:
    Sélection naturelle : théorie de Darwin, selon laquelle les individus les mieux adaptés à leur environnement laissent davantage de descendants que les autres, ce qui contribue à l’évolution de l’espèce
    La sélection naturelle désigne le fait que les traits qui favorisent la survie et la reproduction, voient leur fréquence s’accroître d’une génération à l’autre. Cela découle logiquement du fait que les porteurs de ces traits ont plus de descendants, et aussi que ces derniers portent ces traits (puisqu’ils sont héréditaires).

    Du coup, je n’utiliserai QUE cette définition. Je me demande si je devrai argumenter plus lourdement pour que d’autres suivent cet exemple, mais je ne suis pas d’humeur polémique… :-)

  10. all Says:

    Pour que la sélection naturelle joue pour l’alcool comme elle l’a fait pour le lait de vache ou d’autres substances, il ne faudrait pas soigner les alcooliques – qui sont considérés comme étant malades.


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