Bioéthique à la française
Coincidence du calendrier, quelques jours après le coup de bambou reçu par les chercheurs US dans le domaine des cellules-souches, le nouveau projet de loi bioéthique pour le France est présenté ces jours-ci par Roselyne Bachelot, si j’en crois cet article de La Croix,
[Le projet de loi] maintient tout d’abord l’interdiction de principe de la recherche sur l’embryon, principe qui reste assorti, comme aujourd’hui, de possibles dérogations dans des conditions strictes. Seul changement dans ce domaine : la fin du moratoire de cinq ans sur ce régime dérogatoire.
Très bonne chose que de donner un peu de visibilité à long terme à ce genre de recherches – c’est précisément l’incertitude législative qui risque de durablement plomber la recherche US dans le domaine. En revanche cette interdiction de principe de recherche sur l’embryon rappelle l’interdiction du financement de la recherche fondée sur la destruction d’embryons en règle désormais aux Etats-Unis. Si j’en crois cet autre article de La Croix , le régime dérogatoire actuel devrait être plus ou moins enteriné et reste assez restrictif :
Depuis 2004, les recherches sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires sont interdites, mais les équipes médicales et scientifiques ont la possibilité d’effectuer, à titre dérogatoire et pour une période limitée à cinq ans, des recherches « susceptibles de permettre des progrès thérapeutiques majeurs ».
(…)
Il faut prouver que la recherche ne peut pas être menée avec la même efficacité sur l’animal ou sur d’autres types de cellules souches, par exemple.
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Dans son bilan de l’application de la loi (octobre 2008), l’Agence de la biomédecine (ABM) conclut que ces conditions ont été respectées. Mais observe qu’elles posent tout de même des problèmes. Ce qu’ont confirmé les chercheurs venus s’exprimer devant la mission : d’abord, il est bien difficile de prédire, à l’orée d’une recherche, si celle-ci va permettre « des progrès thérapeutiques majeurs ».
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L’exigence de « progrès thérapeutiques » devrait être supprimée, pour la raison expliquée plus haut. En revanche, pas question d’ouvrir la porte à tous types de recherches : celles-ci devront avoir une « finalité médicale », c’est-à-dire « avoir pour visée l’amélioration de la santé de l’homme, et non le savoir pour le savoir », précise Jean Leonetti.
Cette idée de recherche à but purement thérapeutique est très frappante. Conception étrange (je n’ose dire très sarkozyste) de la recherche scientifique, dans laquelle la recherche “du savoir pour le savoir” semble réduite au rang de distraction inutile à toute application, dilapidant l’argent des contribuables et dévorant littéralement d’innocents embryons (i.e. quasiment des bébés).
C’est dommage car précisément dans ce domaine des cellules souches, une compréhension fondamentale beaucoup plus poussée des mécanismes de programmation/ différentiation me semble nécessaire puisque :
- même avec la percéee des cellules iPS de Yamanaka, on ne comprend pas vraiment pourquoi et comment une cellule souche est une cellule souche. On commence même à lire ici ou là qu’il y aurait plusieurs types de cellules souches totipotentes, preuve du flou sur la question. Se posent aussi pour le modélisateur que je suis des problèmes de définition (au sens mathématique) de l’”état” cellule-souche, notion pour l’instant très empirique. A fortiori, on comprend assez mal la différentiation des dites cellules-souches.
- tout l’aspect auto-organisation de la différentiation dans le contexte embryonnaire est à mon avis assez mal compris. Or si l’on veut un jour faire pousser de nouveaux organes dans des buts thérapeutiques, il va bien falloir comprendre ce qui se passe dans l’embryon. Sans compter qu’il n’est pas évident de délimiter la fine frontière entre prolifération embryonnaire normale et cancer pour ces cellules souches…
- On m’objectera qu’on peut toujours regarder l’animal non humain pour le fondamental, sauf que ça coûte très cher ( et que ce sont les recherches à viséee thérapeutiques qui attirent l’argent justement, cf Telethon & co) et que par ailleurs, rien ne dit en réalité que ce qui est valable pour la souris (par exemple) est valable pour l’homme.
La révision du texte français me semble du coup plus restrictive que le texte américain en excluant des pistes de recherches si des solutions “alternatives” existent (les cellules iPS sont-elles des alternatives aux yeux du legislateur ?), en interdisant les recherches purement fondamentales, et en interdisant les recherches de facto dans le contexte de l’embryon même (par exemple ce genre de recherches sur le comportement de cellules souches humaines dans un contexte souris n’aurait pu jamais être fait en France). A titre personnel, je dois dire que je ne vois pas très bien ce qui empêche d’un point de vue éthique de libéraliser largement les recherches fondamentales sur les cellules souches embryonnaires elles-mêmes, ni plus ni moins dignes que d’autres types de cellules de culture.
[A part ça le gouvernement américain fait appel, et on découvre au passage que les arguments moraux qui constituent le fond de l'histoire sont en fait dissimulés derrière des histoires de gros sous !]


septembre 1st, 2010 at 8:22
[...] This post was mentioned on Twitter by Bibliothèques UBO, Phantom_13. Phantom_13 said: Bioéthique à la française http://bit.ly/cJNRoR Tom Roud [...]
décembre 18th, 2010 at 10:58
[...] à des cellules souches embryonnaires humaines, dont l’utilisation est sensible au point de faire l’objet d’un moratoire dans plusieurs pays. Il est intéressant que noter que la même équipe avait déjà obtenu des résultats similaires [...]