Cellules souches : les écueils à éviter

Dans le numéro de Science daté du 8 Mai 2009, James Wilson revient sur l’histoire de la thérapie génique, pour éviter qu’elle ne se répète pour les cellules souches.

comparison La thérapie génique était le domaine à la mode dans les années 90. En 2000, 400 essais cliniques avaient été lancés, sur un grand nombre de maladies. Et pourtant, c’est peu de dire que la thérapie génique n’a pas tenu ses promesses. Si on a pu soigner quelques maladies liées à des défauts immunitaires par exemple, l’histoire des essais cliniques sur la thérapie génique est émaillée de drames, notamment le décès d’un jeune homme, Jesse Gelsinger, lors d’un essai clinique mené par Wilson lui-même.

Aujourd’hui, le domaine de la thérapie génique est en train d’être dépassé par celui des cellules souches, porteur de toutes les promesses. La figure ci-dessus représente une comparaison de la croissance des deux domaines : en bleu, la thérapie génique, en rouge les cellules souches. La figure du haut représente le nombre de papiers parus chaque année, la figure du bas le nombre d’essais cliniques. Wilson, à la lumière de sa tragique expérience, se permet de tirer la sonnette d’alarme, constatant que les multiples pressions sociales, économiques et aussi scientifiques qui ont amené le domaine de la thérapie génique à “dérailler” (selon ses propres termes) sont à l’oeuvre aujourd’hui dans la recherche pour les cellules souches.

WIlson identifie quatre facteurs de déraillement :

  1. des modèles théoriques trop simplifiés, tout le monde croyait que la thérapie génique “devait” marcher
  2. une pression du grand public, via par exemple les organisations caritatives qui injectaient beaucoup d’argent
  3. un enthousiasme débordant des scientifiques, relayé par des media manquant de sens critique
  4. l’appât du gain des sociétés biotechs, à une époque où il était possible de se faire de l’argent rapidement sur des promesses plutôt que sur des résultats concrets

Dès 1995, le NIH, via le rapport Orkin-Motulsky, avait tiré la sonette d’alarme, insistant notamment sur les points 1 et 4, à savoir que d’une part, les interactions entre les gènes transférés et leurs hôtes étaient très mal comprises, et que d’autre part, les scientifiques et sociétés biotechs survendaient leurs résultats. Pourtant, les essais cliniques ont continué, jusqu’au début des années 2000 où la bulle explose et où les financements s’effondrent, suite aux décès de patients et à l’impatience des investisseurs et du public face aux promesses non tenues. Et effectivement, toutes les complications intervenues lors des essais cliniques étaient dues à des interactions inconnues et mal comprises entre vecteur et hôte, comme souligné au point 1 et par Orkin et Motulsky… Du coup, les chercheurs spécialistes de thérapie génique en sont retournés depuis à des choses plus modestes et plus fondamentales.

Wilson constate donc à son grand dam que tous ces facteurs sont aussi présents dans la recherche sur les cellules souches, depuis la pression des patients, jusqu’à l’optimisme des scientifiques relayés par les media (et les blogs !), d’autant plus que les questions “éthiques” liés aux cellules souches embryonnaires alimentent le débat et indirectement popularisent ces méthodes. Pire, Wilson note que les scientifiques se sont même organisés en lobby pour faire pression sur les pouvoirs politiques (probablement aussi en réaction aux années Bush).

Je donnerais raison à Wilson. Enro avait bien résumé le débat dans une de ses chroniques pour la radio suisse romande. Un point intéressant est qu’à mon avis les approches des Américains et de Japonais (les deux pays en pointe dans le domaine) diffèrent sur les cellules souches reprogrammées (iPS). D’un côté, il me semble que des gens comme Yamanaka ont bien conscience des problèmes posés par le point 1 et qu’il y a encore beaucoup à faire d’un point de vue fondamental. De l’autre, je trouve l’attitude des chercheurs américains beaucoup trop tournée vers l’application biomédicale immédiate. Selon moi, c’est oublier qu’avant de faire de la médecine, il faut faire de la science. J’ajouterai enfin qu’il va bien falloir un jour considérer la cellule et les organismes pour ce qu’ils sont, à savoir des systèmes dynamiques à part entière, et que pour cela, il faudra bien que la biologie devienne vraiment quantitative ….

Wilson ne semble pas très optimiste. Il pense que l’essai clinique proposé par Geron a été beaucoup trop monté en épingle par les media, en particulier avec des montages video hallucinants montrant l’acteur tétraplégique Christopher Reeve se levant de sa chaise roulante (notez d’ailleurs qu’il s’agit en réalité d’une publicité, ce qui rejoint peut-être le point 4). Et Wilson de rappeler également que les premières injections de cellules souches embryonnaires dans le cerveau d’un patient israélien ont déclenché l’apparition de tumeurs au cerveau.

La conclusion est simple : il faut relire avec soin les conclusions du rapport Orkin-Motulsky et il ne faut pas se précipiter en oubliant de faire du fondamental, sous peine de tuer tout le domaine.

Référence :
Medicine: A History Lesson for Stem Cells, James M. Wilson, Science 8 May 2009:Vol. 324. no. 5928, pp. 727 – 728

Tags:

Comments are closed.


Nombre de pages vues : 1204400