Ode à la création geek

Les étudiants d’Harvard ne veulent pas trouver un job, ils veulent s’inventer un job

in The Social Network.

Je suis donc allé voir le fameux film romancé sur la création de Facebook. Je dois dire que j’ai été vraiment enthousiasmé. Rafik Djoumi y voit une inspiration libertarienne, reliant l’histoire contée de Zuckerberg à celle du héros d’un roman d’Ayn Rand , la source vive. Ne connaissant Ayn Rand essentiellement que par l’intermédiaire de brefs zappings hallucinants sur Fox News et par anniceris (exemple), j’en ai une opinion très négative, heureusement car je n’ai pas vu du tout ce film comme une défense randiste de l’individualisme face à la société. J’y ai vu davantage une ode à la création à l’état pur. Le film renvoie selon moi dos à dos à la fois l’ordre social (symbolisé par les jumeaux Winklevoss) et, paradoxalement, le business lui-même (symbolisé par le co-fondateur Saverin un peu ridiculisé dans sa quête vaine de financements new yorkais et dans le roulage dans la farine dont il est victime de la part de ses associés).
Et c’est là que j’ai très envie de relier la passion de Zuckerberg à celle du scientifique, tant les résonances sont nombreuses. Harvard tout d’abord est le temple de la science comme celui du business, et l’ordre social guindé qui y règne s’oppose tout autant à l’ambition de Zuckerberg qu’à l’idéal de méritocratie scientifique. Et quel joli pied-de-nez lorsque le Président d’Harvard renvoie les héritiers jumeaux à leurs chères études en les invitant à innover plutôt qu’à poursuivre Zuckerberg; qu’on songe d’ailleurs à la situation française ! La persévérance, l’ambition ensuite, de Zuckerberg, du scientifique, créant et faisant évoluer de nouveaux concepts. La motivation première n’est pas matérielle : l’argent ne sert qu’à nourrir l’oeuvre – et à acheter le droit d’écrire “CEO, bitch” sur les cartes de visites; le but réel de Zuckerberg semble être de créer quelque chose de grand, quelque chose qui va changer le monde et la façon de penser d’une génération. C’est cette ambition constante qui est probablement le plus difficile à trouver et à maintenir quand on fait de la science, tant il est plus confortable de rester sur des problèmes rentables sans être nécessairement ambitieux (et on reliera cela à la métaphore dans le film du pêcheur qui collectionne les truites sans jamais oser viser le marlin – ou l’éléphant de mer ?). Je serais même tenté de voir des parallèles dans une certaine dose de mauvaise foi, patente chez Zuckerberg comme chez certains grands scientifiques, qui ne veulent pas se laisser dompter par des petites contrariétés et avancent droit, animés par des profondes convictions en ce qu’ils font. Au final, difficile de ne pas rapprocher le Zuckerberg du film de Sheldon Cooper de Big Bang Theory, tous deux étant certes un peu ridicules et antipathiques – ce qui relève du cliché- mais – ce qui est nouveau dans la culture pop- auxquels on s’attache inexplicablement au point même de pouvoir les admirer.
Cela étant dit, la science elle-même est quasiment absente de ce film, heureusement serais-je tenté de dire tant les scènes évoquant celle-ci sont tournées sous l’angle vraiment convenu du petit génie faisant la leçon à tout le monde à coup de mots compliqués.

7 Responses to “Ode à la création geek”

  1. Enro Says:

    Ce qui fait avancer droit les scientifiques, parfois au détriment de toute considération morale ou politique, c’est généralement de l’hubris comme l’a montré le philosophe des sciences Pascal Nouvel.

    Petit rappel signé Wikipédia : “L’hybris (aussi écrit ubris, du grec ancien ὕϐρις / húbris) est une notion grecque que l’on peut traduire par « démesure ». C’est un sentiment violent inspiré par les passions et plus particulièrement, par l’orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance, ou modération (sophrosune). Dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime. Elle recouvrait des violations comme les voies de fait, les agressions sexuelles et le vol de propriété publique ou sacrée.”

  2. Pli Says:

    On pourrait dire qu’il y a hubris et hubris : lorsque la grande ambition théorique est motivée par l’intuition d’une vérité, et lorsque le désir de trouver quelque chose est motivé par un simple désir de reconnaissance sociale.

    Mais si tant est que de grands scientifiques aient déjà cédé à cette dernière forme d’hubris, lesquels ne l’ont pas quittée pour la première ?

  3. Roud Says:

    Je pense que les grands chercheurs sont souvent victimes de cette hubris. Regardez quelqu’un comme Allègre par exemple …

  4. Antoine Blanchard Says:

    @Pli : Je ne ferais pas de distinction : c’est le même élan qui fait que l’on croit tenir une vérité et que l’on va défendre cette vérité à tout prix, quitte à piétiner les conventions et à se mettre largement en avant. Il y a des degrés d’hubris mais je suis convaincu qu’il s’agit au fond de la même chose, à savoir le revers de la médaille du scientifique triomphant…

  5. Pli Says:

    @ Tom Roud :
    Peut-être qu’Allègre est, ces derniers temps, mû par l’intuition d’une vérité en climatologie, mais qu’il ne parvient pas à en faire la preuve ! On peut dire, en tout cas, qu’il y a de l’hybris (zut, j’ai fait plus haut la fameuse faute à laquelle pousse la prononciation) dans le fait de se mettre dans la catégorie de tous les grands scientifiques incompris de leurs contemporains, mais cela relève encore à mon avis simplement d’une lutte pour la reconnaissance (par ses pairs comme par le reste de la société) : ce n’est pas l’hybris comme ambition théorique démesurée au service de laquelle on effectue un travail acharné (et il me semble que cela ne mène pas au même résultat).

    @ Antoine Blanchard
    Chercher à se mettre en avant, ce n’est pas l’impression que me donnent les grands chercheurs qu’on a pu connaître ces dernières années, comme Alain Connes, Albert Fert, Wendelin Werner, pour ceux dont les noms me reviennent à l’instant. Non pas qu’ils me paraissent chercher le contraire, mais simplement, qu’ils me semblent tout à fait déliés de ce genre de considérations (et qu’ils entretiennent entre eux des rapports plus inétressants que le type de concurrence qui peut exister entre individus qui cherchent, chacun, à se mettre le plus en avant).

    En fait, je crois que cela a trait à deux questions : faire de la recherche ne donne-t-il pas accès à des satisfactions plus intenses que celle que des honneurs peuvent procurer ? Et un chercheur que l’égocentrisme démesuré pourrait amener à faire de grandes découvertes, ne perdrait-il pas moins de temps et n’en ferait-il pas moins perdre à ses collègues, s’il se consacrait à ses recherches sans se préoccuper de questions d’égo ?

  6. Roud Says:

    Je ne sais pas trop quoi penser. Mon expérience personnelle, c’est qu’en biologie par exemple, il y a effectivement beaucoup d’hu(y?)bris, il y a clairement cette volonté de mettre en avant une vérité ou une conviction à tous prix. Maintenant, c’est vrai que d’autres très grands chercheurs n’ont pas cette vision, mais, sans les connaître personnellement, je remarque que les exemples que donne Pli sont dans des sciences très formalisées et plus matures. Il cite aussi des exemples français, or la France est peut-être le pays où l’on est à la fois le plus élitiste et le plus dur avec tout manque de modestie.

  7. Pli Says:

    “la France est peut-être le pays où l’on est à la fois le plus élitiste et le plus dur avec tout manque de modestie.”

    Cette remarque me semble juste, mais je dois bien avouer que je ne saurais pas l’argumenter. En fait, ce que dit Antoine Blanchard me semble relever d’une vision, non pas seulement nietzschéenne, mais hayeckienne de la recherche (tout va pour le mieux quand chacun n’est motivé que par la satisfaction de son propre intérêt – y compris en terme d’estime de soi), et il est possible que ce modèle soit plus adéquat aux sociétés de tradition plus libérale que ne l’est la société française.

    Or, si l’on considère que la satisfaction que peut procurer une découverte n’est pas de l’ordre de la satisfaction d’un ego, je me demande quand même si ce n’est pas en se délestant du désir de cette dernière satisfaction que la recherche se fait pour le mieux. Mais bon, je spécule et rien ne peut remplacer une étude sur le sujet !


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