La fin de la science

La dernière mission de la navette pose la question naturelle de la mort d’une science. Tentons une typologie non exhaustive.

  • Une science peut mourir en apothéose, victime de son succès, parce qu’elle a épuisé toutes les questions qu’elle posait. C’est par exemple le cas de la mécanique classique du point, résolue pour de bon par Newton, et qu’on enseigne désormais dès le collège. C’est une mort plutôt gaie, synonyme de triomphe de l’esprit humain sur la nature.
  • Plus fréquemment, une science peut mourir parce qu’au fil du temps, à mesure qu’elle creuse des questions de plus en plus précises, elle se transforme en une ou plusieurs sciences de nature complètement différente. Une espèce de spéciation scientifique en fait; de la même façon qu’homo erectus notre ancêtre a disparu mais survit à travers nous, des disciplines entières du passé ont plus ou moins disparu pour survivre sous une autre forme aujourd’hui. Je parle sous le contrôle de spécialistes, mais on peut penser par exemple que certaines sciences classiques comme la taxinomie n’ont plus grand chose à voir avec ce qu’elles étaient autrefois, suite au double impact de la théorie darwinienne de l’évolution et du séquençage de nombreux génomes. Dans un autre domaine, la chromodynamique quantique et plus généralement les nombreuses théories vérifiées par le modèle standard survivent essentiellement sous la forme de théories généralisées plus ambitieuses, dont la nature mathématique peut être assez différente (comme la théorie des cordes)
  • J’imagine qu’une science peut mourir “asymptotiquement”, du fait de ne plus parvenir à résoudre des problèmes vraiment fondamentaux tellement ils sont devenus compliqués, ou de ne plus parvenir à avancer, et donc de s’épuiser avec le temps. Ce serait l’équivalent de cul de sac évolutifs, des sciences qui n’ont pas été capables de se transformer ou qui se sont embringuées dans des impasses qui, sur le long terme, deviennent fatales. Certains pensent que les théories actuelles de physique de hautes énergies, comme les supercordes, voire toute la physique théorique elle-même, ont peut-être pris une telle voie, parce qu’elles sont tellement en avance sur les expériences qu’elles n’ont plus le feedback de la Nature pour rester dans les clous de la réalité scientifique. Je découvre à cette occasion, honteux, que Woit, l’auteur de Not Even Wrong, a un blog depuis 2004 ! Le dernier billet en date résume bien l’idée et donne quelques exemples passés , celui-ci sur la conférence String theory 2011 est aussi assez intéressant sociologiquement puisque l’on s’aperçoit que les théoriciens des cordes sont peut-être en train d’abandonner purement et simplement leur propre domaine:

    In Jeff Harvey’s summary of the conference, he notes that many people have remarked that there hasn’t been much string theory at the conference. About the landscape, his comment is that “personally I think it’s unlikely to be possible to do science this way.” He describes the situation of string theory unification as like the Monty Python parrot “No, he’s not dead, he’s resting.” while expressing some hope that a miracle will occur at the LHC or in the study of string vacua, reviving the parrot.

  • Le cas de la navette spatiale est un cas intéressant d’aventure scientifique humaine qui s’achève non pas parce que les défis posés ont tous été relevés, non pas parce que d’autres voies reliées sont plus intéressantes, non pas parce qu’on ne pourrait pas potentiellement explorer de nouvelles voies prometteuses (Mars), mais parce que tout simplement poursuivre cette science devient matériellement et financièrement impossible. (source photo). C’est un triomphe scientifique qui laisse un goût d’amertume : l’esprit humain est allé tellement loin qu’il finit par se heurter aux limites de son monde… On peut penser également que la physique des hautes énergies, expérimentale, risque de prendre cette voie un jour prochain : dans tous les cas de figure, il paraît peu probable qu’on construise de sitôt un successeur au LHC, le rapport connaissance supplémentaire versus dépense paraît trop faible (comme l’intuitait peut-être… Daniel Schneidermann !)
  • Enfin, un dernier type de mort scientifique peut simplement résulter d’une pure décision politique, sociale ou éthique, la science restant avant tout une oeuvre collective sociale largement financée par les Etats. La question se pose avec acuité pour de nombreuses sciences humaines, attaquées pour manque de rentabilité, mais aussi pour des domaines pourtant chauds, comme la recherche sur les cellules souche par exemple, très ébranlée ces dernières années que ce soit aux USA ou en France pour des questions largement religieuses.
  • En 2012, votons pour la Science, pour un budget bien investi et une vraie politique scientifique.

    9 Responses to “La fin de la science”

    1. Xochipilli Says:

      Très intéressant, cette histoire de durée de vie d’un domaine scientifique, d’autant que l’on peut en mesurer son “biorythme”: en relevant le rythme des avancées (ou publications, ou inventions etc), on constate toujours qu’il y a une phase d’accélération progressive, un pic puis un ralentissement avec au bout soit la mort, soit un rebond spectaculaire (comme par exemple la mécanique classique lorsqu’elle se “relativise”), toujours en suivant une loi d’échelle, exactement comme l’évolution des espèces, des sociétés ou des modes culturelles. Du coup certaines chercheurs un peu audacieux (comme Pierre Grou ou Laurent Chaline) imaginent qu’on peut calculer statistiquement le pic et “l’espérance de vie” d’une discipline! (j’en parle dans ce billet).

    2. jcm Says:

      Allons, ce n’est pas parce-qu’une galoche si peu aérodynamique est mise au rebut qu’une science meurt !

      Ce que nous risquons de voir est la mort de l’exploration spatiale par manque de moyens : s’il fallait envisager un développement linéaire de ce à quoi nous assistons aujourd’hui (instabilités et désordres financiers, questions énergétiques qui pourraient devenir assez “invalidantes” etc…) la poursuite de cette aventure deviendrait inconcevable tellement les impératifs pour tenter de conserver nos systèmes actuels à flot deviendraient majeurs et capteraient l’ensemble de nos capacités.

      Mais les autres hypothèses de mort de sciences sont intéressantes.

    3. H Says:

      La question est intéressante, elle me permet surtout de me rendre compte, quand je cherche des exemples, que ma connaissance de l’histoire des sciences est extrêmement superficielle… je suis sûr qu’il y a d’excellents exemples de théories qui sont tellement mortes qu’on les oublie ! Elle pose aussi la question de ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas. La génération spontanée, la théorie des humeurs, par exemple, c’était scientifique, ou pré-scientifique ?

      Je dirais pour ma part que la vraie mort, pour une théorie scientifique, c’est non seulement de ne plus faire l’objet de recherches mais aussi de ne plus être enseigné et utilisé. Pour prendre l’exemple de la mécanique du point, c’est enseigné, utilisé, et c’est même d’une certaine façon l’objet de recherches (je ne connais pas trop le domaine des systèmes dynamiques, mais je pense que le problème à n corps est toujours l’objet de recherches).

      Comme théories mortes, je proposerais volontiers la théorie des invariants et la théorie de l’élimination, branches des mathématiques qui ont presque totalement disparu du paysage. Par contre, la topologie générale, que je pense à peu près bouclée du point de vue de la recherche, reste enseignée. Peut-être la théorie des structures uniformes ? Je me demande bien qui l’utilise et où elle pourrait être enseignée…

      Mais est-ce que le lamarckisme était une théorie scientifique ? Si oui, on peut dire que c’est une théorie qui a été enterrée par le darwinisme.

      Bon je te laisse Tom j’ai à faire en cuisine.

    4. docfab Says:

      Très intéressant, cela me rappel un de vos précédent billet sur le syndrome de Frankeistein. Une Science ne pourrait-elle pas mourir étouffer par ça propre création (la Technologie). On remplace de plus en plus souvent le nom Biologie par Biotechnologie, la Physique par Nanotechnologie et la Chimie par Matériaux…

    5. Roud Says:

      @ Xochipilli : intéressant, mais le problème que je vois dans ce genre de raisonnements est qu’il me semble difficile de définir exactement ce qu’est une avancée majeure. Cela peut tenir aussi un peu de l’interprétation rétrospective pour coller aux données ;) . Surtout pour des sujets où les variations aléatoires de l’environnement sont cruciales (comme l’évolution, mais aussi la science via la découverte de nouvelles technologies par exemple).

      @jcm : la mort est lente, mais certaine. Par exemple je n’étais pas né la dernière fois qu’un homme a marché sur la lune. L’abandon de la navette va dans le même sens. La NASA elle-même lutte pour survivre (c’est pour ça qu’elle essaie de mettre l’accent sur d’autres sujets ces temps-ci, comme l’exo-biologie, etc…).

      @H : je ne connais pas non plus beaucoup d’histoires des sciences ;) . C’est dommage, je pense que ça aiderait beaucoup de scientifiques (moi y compris) d’avoir des notions sur le sujet. Après, pour la définition d’une science, a priori, je ne suis pas complètement sûr, mais pour moi une science se définit soit par les objets qu’elle étudie, soit par les outils qu’elle étudie. Je ne suis pas sûr qu’il faille assimiler science et théories scientifiques (dans le sens où par exemple il n’y a pas de science de la génération spontanée). Et le lamarckisme est certainement une théorie scientifique, dans la science plus globale de la biologie, non ? (cela étant dit, j’imagine que des théories scientifiques peuvent donner ensuite naissance à des sciences à part entière, comme la théorie de l’évolution par exemple).

      @docfab : bien vu, effectivement, la science peut se retrouver absorbée par ses propres enfants. C’est ce qui arrive un peu à l’embryologie ces temps-ci (les gens se tournent massivement vers les cellules souches).

    6. jcm Says:

      @ Tom

      J’aurais bougrement tendance à me trouver du côté de la “falsifiabilité” de Popper, pour ce qui est de la définition d’une science, ce qui implique une théorie (puisque c’est une théorie qui serait ou non “falsifiable”).

      Pas d’accord avec une définition portant sur les sujets étudiés (objets ou outils) mais plutôt avec un cycle observation d’un sujet => description du phénomène => compréhension du phénomène => construction d’une théorie du phénomène => validation de la théorie (ou non) par application à des sujets proches, ou quelque-chose de ce genre.

      Ce qui réduit la question de la navette à une simple “aventure techno-scientifique”, la navette étant l’aspect “techno” et le fait qu’elle intègre des paramètres purement scientifiques (à tous les niveaux, depuis la cybernétique à la science des matériaux etc…) permettant le suffixe “scientifique”.

      En outre on peut considérer la navette comme ayant été un véhicule de la science car elle a permis la progression de pas mal de connaissances.

    7. YouLab Says:

      Je découvre votre blog avec plaisir depuis hier! Pas trop vulgarisée comme je l’aime! Merci!

    8. Matières Vivantes » Blog Archive » Athéhiggsme Says:

      [...] Car si les théories actuelles s’effondrent, l’effort centenaire de physique expérimentale aura de plus en plus de mal à justifier sa propre existence auprès du grand public. Le Higgs était l’argument principal de communication pour le LHC, il vaudrait mieux pour tous qu’il soit rapidement trouvé. Dans l’hypothèse contraire, il sera difficile de lutter contre l’image d’Epinal des physiciens théoriciens, doux rêveurs très intelligents mais en réalité un peu déconnectés des réalités du monde. Et, partant, il sera délicat de justifier rétrospectivement le financement de décennies d’équipement et de salaires pour s’apercevoir, en fait, que le travail exploratoire théorique ainsi financé est bon pour la poubelle. Si le boson de Higgs, “particule de Dieu”, ressemble de plus en plus à la théière de Russell flottant autour de Mars, le CERN risque d’avoir un destin à la NASA. [...]

    9. Fred Says:

      Merci pour ce post.


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