Bill Gates sur Fukushima et la crise énergétique
Avec un mois de retard, je découvre cette interview assez remarquable de Bill Gates dans Wired, sur le sujet sensible de la crise énergétique. Je bascule peut-être du côté obscur, mais Bill Gates est la seule personne d’influence avec une position me paraissant réaliste et raisonnable sur le sujet.
Ce que j’apprécie particulièrement, c’est l’accent de toute évidence progressiste de son discours, avec un angle très axé recherche. On apprend notamment que Microsoft soutient la R&D sur … le nucléaire :
The good news about nuclear is that there’s hardly been any innovation in the past three decades, so the room to do things differently is quite dramatic. The difference between today’s designs and one from the 1960s is night and day. We understand heat pipes a lot better today. We understand what the decay of heat looks like. There’s this company, TerraPower, which former Microsoft CTO Nathan Myrhvold and I have spun out of his invention group, Intellectual Ventures. We’ve got a new nuclear design, a generation four. On paper it’s quite amazing.
And when I say on paper, I really mean in a supercomputer where we simulate everything. In almost every realm, software simulation changes the game. With those generation-one and -two designs, they never could simulate the disasters. We can simulate Richter-10 earthquakes. We can simulate 70-foot waves coming into these things. It’s very cool. And we basically say no human should ever be required to do anything, because if you judge by Chernobyl and Fukushima, the human element is not on your side.
The problem is that plant design doesn’t move at the speed of computers, so the best case is that by 2020 one of these will get built and that by 2030 you could have hundreds of them. And then, if it’s really as economical as we say, it starts to make a big impact.
Ce passage me rappelle furieusement ce toujours excellent billet de David Madore, notamment la possibilité d’une technologie nucléaire alternative sur la base du thorium..
J’aime aussi l’idée que les simulations numériques, de plus en plus puissantes, vont aider à “tester” la sécurité des centrales. Même s’il est légitime de contester la possibilité de prise en compte de toutes les variables, Gates a une position cohérente, confiante dans nos capacité d’automatisation. Sur un sujet relié, je ne peux m’empêcher de penser aux arguments de certains climatosceptiques qui descendaient en flamme la science du climat au motif qu’elle serait trop numérique, et partant pas assez réaliste.
Gates a aussi une position assez intéressante sur le solaire : en somme, il pense qu’on n’arrivera pas à une personnalisation de cette énergie, d’une part parce que c’est une énergie trop diluée, d’autre part parce que cela pose des problèmes de sécurité en milieu urbain (j’apprends que les panneaux solaires doivent être très chauds pour être efficaces) et qu’on sur-estime grandement notre capacité à stocker cette énergie (du jour pour la nuit). Il voit l’énergie solaire comme une ressource économique des pays du Sud à vendre aux pays du Nord, ce qui est assez bien vu; mais là où je le rejoins le plus, c’est sur la division des tâches économiques et sur le rôle de l’Occident :
It’s great to have the rich world, because we’re there to think about long-term problems and fund the R&D. But we get sloppy, because we’re rich.
Nous avons la chance d’avoir des pays riches, car ils sont là pour penser aux problèmes de long terme et financer les dépenses de R&D. Mais nous devenons trop paresseux intellectuellement, parce que nous sommes riches.
En deux lignes, Gates résume à mon sens tout l’espoir que nous pouvons avoir dans le futur et les dangers qui nous guettent, celui de l’immobilisme intellectuel qui nous empêche d’investir dans l’éducation, la recherche, l’innovation. Qu’il serait bon d’avoir plus de Gates en politique !
(en en 2012, votons pour la Science, mais bon je n’ai plus trop d’espoir …)


juillet 23rd, 2011 at 9:57
Bill Gates est très inquiétant : on le savait spécialiste des systèmes d’exploitation bourrés de bugs mais qu’il puisse s’intéresser au nucléaire fait froid dans le dos !
Le nucléaire est déjà un système suffisamment soumis à de terribles “bugs” pour ne pas avoir besoin d’un “spécialiste” dans son genre !
juillet 23rd, 2011 at 2:46
Mais Jacques, vous ne trouvez pas que les positions actuelles sur le nucléaire ont un côté un peu anti-prométhéen ? Sur le mode “nucléaire=magie noire”? On est à l’aube d’une crise énergétique majeure accompagnée d’une possible crise climatique, ne serait-il pas bon d’examiner toutes les sources d’énergie possibles, y compris de faire de la recherche sur la sécurisation du nucléaire et sur les façons de le rendre plus propre ?
juillet 23rd, 2011 at 3:01
“…on le savait spécialiste des systèmes d’exploitation bourrés de bugs…” ah oui !
D’ailleurs depuis qu’il a pris sa retraite et qu’il ne met plus les pieds chez Krosoft Windows fonctionne nettement mieux, souvenons-nous de W95, de Millenium…
Il craint…
Plus sérieusement des centrales résistant à R10 ou à des vagues énormes… pourquoi pas ?
Mais on voit à l’œuvre ce que signifie une centrale plus résistante avec l’EPR : “EPR : le chantier de Flamanville voit double” (http://www.enviro2b.com/2011/07/21/epr-le-chantier-de-flamanville-double/) .
Mise en service en 2016 et 6 milliards au lieu de 3, si tout va bien.
On n’en construira donc pas à un rythme élevé pour cause de prix et délais, si jamais on en construit (combien de contrats espérés, combien de contrats signés ?) car d’ici là d’autres sources (liées à d’autres modes de consommation probablement) seront devenues (très) compétitives.
juillet 25th, 2011 at 10:30
Position de funambule, un peu :
Areva, EDF… La filière nucléaire à l’épreuve
http://www.lexpress.fr/actualite/economie/areva-edf-la-filiere-nucleaire-a-l-epreuve_1014313.html
juillet 27th, 2011 at 7:42
Pas directement liée avec le fond de ton article, mais juste pour info le rendement quantique d’une cellule photovoltaïque décroît avec la température (c’est plus ou moins liée à une réduction du libre parcours moyen des porteurs) , donc à ta place j’éviterais les panneaux trop chauds et j’envisagerais plutôt de les refroidir
(à moins que ce soit de solaire thermique dont tu aies voulu parler…)
juillet 27th, 2011 at 12:55
>le rendement quantique d’une cellule photovoltaïque décroît avec la température
Je ne suis pas sûr que ce soit complètement vrai, ou complètement un obstacle, il me semble qu’on obtient de meilleurs rendements en concentrant optiquement la lumière sur des cellules, l’optique de concentration étant moins chère que les cellules elles-mêmes, le rendement augmente et les cellules résistent très bien à la chaleur.
Il faudrait aussi vérifier si la température augmente comme l’ensoleillement. Le rendement diminue à température plus élevée, mais pour un flux de photon identique. A la surface d’une cellule en utilisation réelle, la température et l’ensoleillemetn augmentent en même temps, je ne sais pas lequel augmente plus vite.
juillet 27th, 2011 at 1:13
“il me semble qu’on obtient de meilleurs rendements en concentrant optiquement la lumière sur des cellules”
tout à fait, mais ça n’a rien à voir avec la température, il s’agit d’une augmentation de la quantité de rayonnement reçue par unité de surface de la cellule solaire. Ce qui n’empêche pas qu’à flux de rayonnement égal, elle aura un rendement de conversion qui diminuera si sa température augmente. La solution idéale, c’est un concentrateur optique sur une cellule refroidie.
Cela dit, si l’on commence à jouer avec des concentrateurs optiques, le rendement de conversion de systèmes de type “solaire thermique” (moteurs stirling, ou vapeur dans des turbines) est nettement supérieur à celui des cellules photovoltaïques commerciales actuelles (je ne parle pas des rendements labos).
Pour le lien entre température et ensoleillement, ça va beaucoup dépendre des systèmes de dissipation de chaleur utilisés. En principe les (bons) systèmes commerciaux sont fait de telle manière que la température n’augmente pas “trop” avec l’ensoleillement (typiquement, on permet une circulation d’air en face arrière pour dissiper au mieux).
juillet 27th, 2011 at 1:37
juste histoire de, si le pourquoi du comment de la baisse du rendement quantique avec la température vous intéresse, il y a un vieux papier “canonique” sur le sujet :
J.J. Wysocki, P. Rappaport, Effect of temperature on photovoltaic solar energy conversion. J. Appl. Phys. 31, 571 (1960)
avec notamment une figure sympa avec l’évolution du rendement théorique maximum pour une série de semiconducteurs classiques (Si, Ge, GaAs, InP, CdTe …) en fonction à la fois du gap et de la température. On y voit notamment qu’un passage de l’ambiante à “seulement” 373K est déjà assez critique. C’est pour ça que les valeurs théoriques de rendement pour les cellules sont toujours données en condition normalisées à 298K… pas toujours si proche que ça des conditions réelles d’utilisation !
juillet 29th, 2011 at 3:59
Merci de vos commentaires.
Mais la température n’est-elle pas simplement une conséquence de la nature même du solaire (qui doit, de fait, être en plein soleil ?).
Sinon, si on doit commencer à utiliser de l’énergie pour refroidir des cellules photovoltaiques produisant de l’énergie, on n’est pas arrivé !
juillet 29th, 2011 at 5:26
Même en construisant des centrales qui résistent “à tout” (ce qui, bien sûr, est impossible – il sera toujours temps de trouver une excuse à ce moment, du point de vue de Gates et consort, je suppose), la question des déchets n’est toujours pas réglée.
Je suis surpris qu’elle ne soit pas abordée (dans l’article de Wired non plus – je l’ai rapidement survolé), alors qu’elle me semble plus importante que celle de la fiabilité : on aura l’air fin avec des centrales “parfaites”, dans un monde devenu inhabitable.
juillet 29th, 2011 at 5:30
@Damien : c’est aussi pour ça qu’il faut développer la recherche. Encore une fois, Madore a déjà tout dit : le postulat actuel est que la technologie est fixe, or il n’y a aucune raison de penser qu’on ne puisse résoudre le problème des déchets :
août 2nd, 2011 at 12:56
Ah, mais je suis on ne peut plus d’accord pour développer la recherche, y compris nucléaire !
Je préfère seulement qu’on emploie des technologies maîtrisées – en particulier celles mettant en péril l’avenir de l’humanité.
Bref, que l’on construise des centrales nucléaires une fois le souci des déchets résolu.
Comprenons-nous bien : je suis pro-science, mais partir du fait que les soucis d’aujourd’hui seront systématiquement résolus demain, c’est de l’angélisme.
août 2nd, 2011 at 1:42
Faut peut-être pas exagérer, le nucléaire ne met pas en péril l’avenir de l’humanité. En tous cas certainement pas plus que les centrales à charbon qui crachent plein de CO2. En ce qui me concerne, le réchauffement climatique avec tout ce que ça implique (déplacements de population, changement dans l’accès aux ressources) me fait bien plus peur car les conséquences pourraient être bien plus graves. Et se priver d’une source d’énergie comme le nucléaire au moment même où cette crise risque de se déclencher me paraît surréaliste.
(et sinon, il me semble que des réacteurs nucléaires visant à brûler les déchets ont été annulés pour des raisons écologiques, non ?)
septembre 17th, 2011 at 10:14
[...] Article initialement publié sur Matières Vivantes [...]